Introduction

Face au développement industriel d’un numérique qui spécule sur des usages toujours plus massifs tout en renforçant des logiques propriétaires et centralisées, ce sixième numéro de la revue Décor déploie et entrecroise les différentes échelles auxquelles opèrent ces technologies. Car si nous interagissons en bout de chaîne avec des outils et des interfaces dont il faut interroger le fonctionnement et les possibles détournements, le numérique affecte aussi les paysages urbains et ruraux où sont construites les infrastructures nécessaires au stockage des données et au calcul. Comme l’écrivait Félix Guattari dans Les trois écologies (Galilée, 1989), le numérique incite à interroger l’écologie environnementale, mentale et sociale qu’il promeut. Ainsi, le développement à marche forcée des modèles génératifs auquel nous assistons aujourd’hui exige des ressources énergétiques toujours plus conséquentes, tout en transformant l’auctorialité – entre collecte de données, collaboration et redistribution de l’agentivité. Mais si les applications, les modèles génératifs, les réseaux sociaux sont, pour une part, vecteurs d’uniformisation, ce numéro tente de sonder dans quelle mesure ils permettent aussi de trouver des manières de raconter, de se représenter qui débordent les normes, les hiérarchies et les récits dominants.

Cette revue étant conçue au sein d’une école, elle questionne la façon dont les artistes et designers se situent par rapport à ces environnements numériques. Là où les applications, les suites logicielles et l’intégration de l’intelligence artificielle dans les services nous cantonnent à une place en bout de chaîne face à des boîtes noires, la pédagogie entend réinvestir le rapport aux outils. Elle doit ainsi nous permettre de rester des utilisateur·ices et de ne pas devenir uniquement, selon les termes de Vilém Flusser, les « fonctionnairesVilém Flusser, Pour une philosophie de la photographie, Belval, Circé, 2004, p. 36 (1re éd. en fr. 1993, trad. J. Mouchard). » du numérique. Car si ces derniers font fonctionner un appareil qui leur reste opaque, ils en sont tout autant les prolongements inconscients. Elle offre aussi le cadre où développer un outil convivial, au sens où l’entendait Ivan Illich. Non pas un outil dont la facilité d’utilisation va de pair avec un enfermement dans des logiques propriétaires, mais un outil qui ne crée pas de monopole. Par monopole, Illich n’entendait pas seulement d’un monopole de marque, mais un monopole radical qui « exerce un contrôle exclusif sur la satisfaction d’un besoin, en excluant tout recours à des activités non industriellesIvan Illich, Tools for Conviviality, Londres, Fontana/Collins, 1975, p. 67. ». L’outil qu’Illich appelait de ses vœux devait pouvoir être utilisé par chacun·e, « sans difficulté, aussi souvent ou aussi rarement qu’il le désire, à des fins qu’il détermine lui-mêmeIbid. ».

L’école incarne justement un lieu et une temporalité où se construisent les différentes manières d’ajuster ses gestes à des outils, de se confectionner un rythme à travers ce qu’ils permettent et ce qu’ils imposent. Alors que les technologies numériques nous sont de plus en plus présentées comme des services auxquels s’abonner, qui dictent des logiques de production et nous soumettent à une perte des savoir-faireGhislain Deslandes et Lucas Paltrienieri, « Entretien avec Bernard Stiegler », Rue Descartes, vol. 91, no 1, 2017, p. 119-140., l’école devrait encore permettre d’envisager d’autres manières de concevoir et de fabriquer. Les modèles génératifs nous cantonnent de plus en plus à formuler une idée d’image ou de texte à travers un prompt dont on maîtrise plus ou moins les paramètres. Cette conception de la pratique obéit à un schéma binaire, qui déconnecte le fait d’avoir une idée d’image ou de texte, et la réalisation de ce texte ou de cette image. L’école peut quant à elle explorer toutes les strates, les dynamiques, les accidents, les blocages aussi qui émergent dans la pratique, les gestes, la confrontation aux matériaux et aux outils, pour donner forme à une image ou à un texte qui n’est pas forcément celle ou celui qu’on envisageait au départ.

Au-delà des pratiques individuelles, les contributions réunies dans ce numéro témoignent d’une dimension irréductiblement collective. C’est aussi en se constituant en collectifs que les artistes et les designers parviennent à fissurer les rapports de force imposés par les logiques propriétaires. Documenter des câbles, des antennes, des data centers que l’urbanisme s’efforce de rendre imperceptibles, remonter les chaînes de décision qui sous-tendent l’aménagement d’un territoire à partir de permis de construire et d’archives administratives, analyser image après image la matérialité d’une scène de violence jusqu’à ce qu’elle en révèle les manquements ; ces gestes d’enquête exigent une méthodologie ouverte, où la vérité factuelle se construit par la confrontation des regards plutôt que par l’autorité d’une expertise verticale. En s’appropriant en partie les principes du logiciel libre, ces pratiques substituent à la signature d’un⋅e auteur⋅ice la robustesse d’une chaîne de contributions traçables, et opposent à l’opacité des dispositifs propriétaires une exigence de transparence partagée. Elles fabriquent ainsi des autonomies modestes mais tenaces, qui ne se rêvent ni pures ni isolées, et qui assument leur enchevêtrement avec les dispositifs qu’elles contestent.

Cette dimension collective traverse également le terrain des récits. Face aux modèles génératifs qui produisent à la chaîne des textes et des images calibrés sur la moyenne statistique des corpus dont ils ont été nourris, les contributions proposent d’autres voix : compositions textuelles hybrides dans lesquelles la machine devient interlocutrice plutôt que prestataire, scripts et jeux qui rejouent la logique des automates pour en retourner les effets, fictions qui réinscrivent dans les architectures du numérique des mémoires que l’industrie et le capitalisme tendent à effacer. Ces récits ne s’opposent pas à la technique, ils s’emparent des outils pour produire d’autres archives, d’autres temporalités, d’autres mondes possibles. Les imaginaires fonctionnent alors comme contre-infrastructures : ils rendent perceptible ce que les interfaces et les algorithmes lissent, normalisent et obfusquent, et installent dans les données et les calculs des points de friction depuis lesquels d’autres histoires peuvent être tenues.

La diversité des contributions de ce numéro – essais, portfolios, entretiens, jeux, vidéos, scripts, compositions textuelles hybrides – constitue l’expression d’une pluralité méthodologique. Chacune déploie une tactique singulière pour habiter les technologies, de les subvertir ou les détourner. Ce numéro compose un environnement où les pratiques se relient, où la critique des outils s’accompagne de la fabrique de ceux qui les amendent. Cette publication tient autant de la cartographie que de la boîte à outils et partage des points d’entrée, des coordonnées, des protocoles, pour tisser des coalitions.

Si ce numéro a souhaité insister sur la diversité des contributions, c’est aussi pour mettre en lumière une transformation en cours : un moment où il est devenu évident que le numérique ne portait plus les promesses de connexions décentralisées des débuts de l’Internet. Depuis une vingtaine d’années, le numérique proposé par les Big Tech nous a servi l’idée d’une hyperconnexion heureuse fondée sur la centralisation des plateformes où la fluidité permanente des échanges était la clé de cette innovation, mais cela semble se fissurer aujourd’hui. Cette remise en question s’explique en partie par une prise de conscience croissante de l’impact écologique et politique des infrastructures numériques.

Dans ce contexte, on observe un écart grandissant entre des logiques capitalistiques du numérique et des approches plus frugales cherchant néanmoins à préserver la qualité première du numérique, sa capacité de mise en circulation des données, son caractère relationniste et son potentiel expérimental. Comme exemple, on peut citer ces multiples pratiques de réseaux alternatifs « off-grid » qui tentent de maintenir des formes de communication en dehors des systèmes centralisés dominants. Ces pratiques soulèvent également des questions autour de l’autonomie, de l’anonymat et de la souveraineté des usages.

L’une des formes pouvant être également associées à cette critique du numérique réside dans des pratiques critiques proches du détournement. Ce dernier peut être envisagé comme une forme de sabotage numérique, dans la mesure où l’utilisation d’une technologie au travers de ces techniques et outils se fait dans le seul dessein d’en révéler leur véritable objectif, ou du moins les logiques pour lesquelles elles ont été conçues. Plusieurs contributions de ce numéro montrent comment l’utilisation de logiciels, de modèles génératifs ou d’algorithmes peut être détournée de son objectif premier ou déplacée vers un autre cadre. Ces pratiques œuvrent à une forme de critique au sens où elles font usage d’un système contre lui-même, en le sabotant pour rendre visibles ses mécanismes, leurs biais ou encore les rapports de pouvoir qu’ils produisent.

Enfin, le numérique a constitué très tôt un espace de rassemblement, d’organisation et de résistance et cela reste d’autant plus vrai aujourd’hui. Car c’est en s’appuyant sur les capacités de diffusion et de connexion en tout lieu des infrastructures qu’ont pu se diffuser et s’émanciper certains mouvements liés aux questions de genres, aux approches décoloniales ou à d’autres formes d’engagement politique.
D’une manière, plus certaines structures numériques apparaissent verrouillées ou gangrenées par des logiques industrielles et consuméristes et plus émergent en parallèle des initiatives alternatives, critiques ou expérimentales comme une forme d’exaptation.

Ces pratiques participent à une réincarnation de la technique, du numérique. Elles n’invisibilisent pas les infrastructures, mais mettent en avant les principes dont on peut se saisir afin de rendre visibles des réalités, des récits et des expériences auparavant marginalisés. Cette revue interroge ainsi la possibilité d’un autre rapport au numérique plus sensible, plus attentif, plus politique.

R    R    R    R    R    R    R    R    R    R

R    R    E    E    E    E    E    E    E    E    

 R    E    E    A    A    A    A    A    A    A   

       E    A    A    D    D    D    D    D    D  

             A    D    D    M    M    M    M    M 

                 D    M    M    E    E    E    E  

                     M    E    E                  

                         E                        

                                          R    R  

                                  R    R    E    E

                             R    E    E    A    A

                             E    A    A    D    D

                           A    D    D    M    M  

                         D    M    M    E    E    

                     M    E    E                  

                 E                        R       

                            R    R    E         E 

            R    R    E    E    A    R         M  

 R    E    E    A    A    D    E         E    D   

A    A    D    D    M    A    R         M    A    

    M    M    E    D    E         E    D    E    E

   E         M    A    R         M    A    A    R 

       E    D    E         E    D    D    E    R  

      M    A    R         M    M    A    E    R   

E    D    E         E    E    D    A    E         

 M    A    R              M    D    A             

  D    E              E    M    D                 

   A    R    R         E    M                     

 D    E    E              E                       

    A    A    R                                   

    D    D    E    R                              

    M    M    A    E    R                         

 M    E    E    D    A    E                       

   E              M    D    A                     

  M                   E    M    D                 

 E    E         R    R         E    M             

               R    E    E              E         

                     E    A    A    R             

  R    R    R    R    R    A    D    D    E    R  

        E    E    E    E    E    D    M    M    A